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RECIT D’UNE RUPTURE : Ville/urbanisation.

discours d’installation d’Alexandre MELISSINOS le 6 décembre 2007

RECIT D’UNE RUPTURE : VILLE / URBANISATION
 
Ceux qui ont attaché leur activité d’architecte à l’urbanisme et notamment à l’aménagement des villes anciennes, se trouvent en permanence confrontés au renouvellement des tissus et au remplacement des édifices.
Bien que G.C.Argan souligne que « ce qui se reflète dans la réalité urbaine ... n’est pas la logique de l’histoire mais le désordre des événements », la stratification que l’on vérifie dans la ville, montre une extraordinaire continuité qui, loin de s’assimiler à la répétition, la fait évoluer en poursuivant son histoire. Non sans confrontations, parfois même violentes, mais avec une référence commune, celle de la solidarité de ses parties, et de leurs transformations.
Or, aujourd’hui, on constate la difficulté, voire souvent l’impossibilité, pour les formes architecturales contemporaines de prendre place dans le contexte de la ville et de ses extensions de s’articuler avec elle. Et cela non pas par l’incapacité, ici ou là, de l’architecte. Le phénomène est ample. Qu’on soit à St-Petersbourg ou à Bordeaux, à Venise ou à Prague, hormis des exceptions, le constat est le même. Devant l’ampleur du phénomène, il paraît donc légitime de s’interroger sur ses causes et ses origines.
 
A ce titre, je proposerai d’examiner l’hypothèse d’une « rupture » non pas architecturale mais urbanistique entre « ville » et « urbanisation » et de tirer les conséquences qu’a pu avoir cette rupture sur l’architecture.
 
Pour lever tout ambiguïté il convient de dire dès à présent que le caractère apparemment critique du propos ne vise pas à développer une quelconque polémique. Loin de nous l’idée de nous instaurer en juge de l’histoire urbaine et d’instruire les faits, à charge.
L’objet de l’interrogation est de saisir la place de l’édifice et de l’architecture d’aujourd’hui pour que l’on puisse, en reconnaissant les caractères différents de la ville et de l’urbanisation, penser l’urbain et l’architectural de façon pertinente pour mieux agir sur eux.
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C’est une banalité de dire que depuis la fin du 20èmesiècle et surtout depuis l’après-guerre, l’extension urbaine a pris des dimensions sans précédent au point que les géographes, les statisticiens et les autres observateurs, parlent désormais d’agglomérations, de bassins d’habitat, de zones de peuplement industriel et urbain, d’aires urbaines... Le mot « ville » s’efface du vocabulaire opératoire car il ne rend plus compte de la réalité urbaine même si l’inertie du langage continue à l’employer pour désigner des faits qui n’ont plus de rapport matériel et mental avec la ville. Ainsi Sassen parle de « ville-globale », Indovina et Secchi de « ville-diffuse », Corboz d’« hyper-ville », Koolhaas de « ville-générique », Ascher de « métapole »...
Pour donner une mesure de l’évolution récente du phénomène on peut constater qu’en France les « centres anciens », la ville, représentaient 3,7% de la surface urbanisée des agglomérations en 1968 et que vingt ans plus tard, en 1990, ils ne représentaient plus que 1,2% des surfaces urbanisées de ces mêmes agglomérations qui se sont étendues entre-temps à raison de près de 20.000 hectares par an.
Mais, le phénomène n’est pas seulement quantitatif. C’est surtout la structure interne de l’urbain qui est bouleversée et, en conséquence, le statut de l’architectural qui se trouve désormais changé.
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En cherchant à identifier le « moment » de cette rupture on peut retenir le milieu du 19èmesiècle, période au cours de laquelle intervient le changement non pas des seuls faits matériels, mais surtout de la formulation théorique de cette rupture. Celle-ci n’est évidemment pas le fait d’un instant historiquement aussi bref. Comme toute mutation, elle résulte de longs processus dont, peut-être, le fait marquant précédent que l’on pourrait retenir serait la fameuse fenêtre albertienne qui ouvre des nouvelles voies tant à la ville qu’à l’architecture.
Depuis, les facteurs qui ont déterminé les processus sont multiples, et étroitement, dialectiquement, liés entre eux. En effet, la « révolution industrielle » évoquée généralement, n’est pas industrielle seulement.
« On sait que la ville est un phénomène trop complexe pour être pensée en termes de chaînes causales simples : elle met en jeu des faisceaux de déterminations engagées dans des boucles de rétroaction, dont même l’analyse systémique ne peut épuiser la complexité » écrit F.Choay.
Dans les faits, la « révolution » est inégalement frontale : démographique, scientifique, technique, idéologique, culturelle...
Si les causes économiques et techniques ont été déterminantes, elles ne suffisent pas, seules, à expliquer la mutation morphologique de l’urbain. On doit certes retenir que la concentration des unités de production comme le développement des moyens de communication et l’extension des agglomérations qui en découle, sont des causes importantes. Mais, bien que croissance urbaine et dislocation du modèle historique de la ville coïncident chronologiquement, on est loin d’avoir démontré le lien nécessaire et direct entre les deux phénomènes par le seul biais des besoins fonctionnels ou quantitatifs. Les nouvelles dimensions des agglomérations ne préjugeaient pas mécaniquement du modèle morphologique adopté. D’autant que celui-ci gagne toute taille d’agglomération, voire de village, échappant à la pression des faits quantitatifs.
Rien n’empêchait en effet de continuer les formes anciennes, d’étendre les villes « par addition » et de poursuivre l’architecture selon ses traditions urbaines. Rien n’empêchait enfin d’adopter les propositions de ceux qui, au long du 19èmesiècle, dessinent des nouvelles réponses mais toujours par référence à un ensemble soumis à des règles communes assurant sa solidarité.
La transposition des nécessités en des formes urbaines et architecturales suppose des médiations sociales, idéologiques et culturelles. L’explication de la « rupture » est donc à rechercher à cette mise en cause des fondements sociaux et idéologiques qui aboutit lors de la révolution industrielle et qui transforme la fonction même de la ville en tant qu’assise et expression collective. La ville change en même temps que change la société toute entière.
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Jusque-là, quelles qu’aient pu être ses formes, la ville relève d’une représentation commune, d’un « schème », qui traverse le temps et l’espace, formant un invariant culturel.
En effet, comme le rappelle André Leroi-Gourhan, « L’organisation de l’espace habité n’est pas seulement une commodité technique, c’est, au même titre que le langage, l’expression symbolique d’un comportement globalement humain. Dans tous les groupes humains, l’habitat répond à une triple nécessité : celle d’assurer un milieu techniquement efficace, celle d’assurer un cadre au système social, celle de mettre de l’ordre à partir d’un point dans l’univers environnant... L’intégration de l’espace humanisé dans l’univers extérieur répond à des lois fondamentales qu’il n’est pas surprenant de rencontrer à tous les moments de l’histoire humaine, quel que soit l’état d’évolution techno-économique ou idéologique des communautés envisagées ».
 
La figure de l’hiéroglyphe égyptien « nout », signifiant ville, on la retrouve avec une étonnante constance à Bactriane, en Assyrie, en Grèce antique, aux civilisations hindoues, en Chine, chez les Mayas mésoaméricains, chez les Nias du sud-est asiatique ou les Dogons de Bandiagara... Toujours selon le même récit, sous la même forme que narrent mythes, rites et signes ... Muster, homme de la science cartographique à la Renaissance, dessinera Rome sous cette même forme en 1560 et le dictionnaire d’architecture de d’Aviler, à la fin du 18èmesiècle, dira encore : « Ville : assemblage de plusieurs maisons disposées par rues et fermées d’une clôture commune.... ».
Ce n’est enfin pas une simple analogie formelle si le croquis fondateur de Lucio Costa pour Brasilia reprend la croisée du schème. Et, selon ses propres dires, l’occupation de la centralité par la place des Trois Pouvoirs n’est pas non plus le fait du hasard.
 
Cet invariant culturel nous est décrypté par le rituel romain de fondation de la ville.
Il se déroule en quatre actes :
- L’augure détermine un espace sacré à l’intérieur duquel, il consulte les auspices s’assurant que les dieux ne s’opposent pas à l’établissement d’une ville à l’endroit envisagé et lui dictant le jour de sa fondation. (« inauguratio »)
- Après avoir fixé le soleil avec le groma, l’augure, debout, étend ses bras au lieu choisi. L’ombre de son corps et de ses bras ouverts définit les deux axes principaux, le cardo, signifiant pivot, et le decumanus. (« orientatio »)
- Selon certaines versions, depuis ce lieu de la croisée, le guerrier le plus puissant de la tribu lance son javelot. Et, de là où celui-ci tombe, avec un soc, on trace le sillon périmétrique, frontière sacrée, bordée par un espace vacant, le pomerium. En creusant le sillon, on prend soin de rejeter la terre extraite vers l’intérieur, pour former ainsi une douve externe et un rempart interne. Cette limite protège car, de la terre déchirée par le soc, surgissent les divinités infernales qui rendent le fossé infranchissable. (« limitatio »)
Pour assurer le franchissement de la limite et placer les portes assurant la communication entre le dedans et le dehors, on lève le soc à chaque intersection du parcours avec le prolongement des directions cardinales du cardo et du decumanus.
- Par deux actes, le pontife consacre la ville aux divinités et la met sous leur protection :
Le premier s’adresse aux dieux infernaux par le creusement, à l’intersection du cardo et du decumanus, d’une fosse, le mundus, ainsi nommée car elle reproduit la voûte céleste qui porte ce nom. Dans cette cavité, on dépose des offrandes à ceux « d’en bas ».
Le second s’adresse aux divinités célestes, « à ceux d’en haut ». Avec la terre extraite du mundus, on forme un tumulus, un altare, le capitolium, signifiant « tête » et consacré à la triade composée de Jupiter, de Junon et de Minerve. (« consecratio »)
 
La transcription graphique du rituel romain trace les quatre directions cardinales par le cardo et le decumanus et évoque le nadir et le zénith par le creux du mundus et l’élévation de l’altare. En ajoutant le cercle tracé par le soc, on obtient la constitution d’une sphère idéelle, image d’un espace clos et protégé, séparant le dedans et le dehors, et traversé par les six directions, les quatre cardinales et les deux verticales, qui l’ouvrent sur l’univers. On retrouve ainsi l’opposition classique entre choros (espace maîtrisé) et chaos (espace non maîtrisé).
 
Peu importe que la forme de la ville réelle soit circulaire ou carrée, ordonnée selon les axes majeurs ou pas. Dans les esprits, sa figure reste la même.
Au sein de cet espace, les parties sont ordonnées par une composition d’une géométrie plus ou moins évidente. Les édifices y prennent place relevant ainsi d’un système de relations qui ordonnent et subordonnent morphologiquement l’architectural. La place comme les formes de l’édifice sont à la fois contraintes et nourries par ce contexte où il faut entendre le mot « composer » sous la double acception que lui donne le dictionnaire : « ordonner », « faire avec ».
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La rupture avec cet ordre, de ce code commun séculaire, est récente. Tout se passe en quinze ans, entre 1855 et 1870 alors que deux projets urbains, emblématiques s’il en est, se confrontent avec une étonnante simultanéité.
De ce côté des Pyrénées, Napoléon III, Haussmann, Deschamps et Hitorff redessinent Paris en l’ordonnant par des compositions qui réunissent ses parties en un tout solidaire. Les éléments du schème sont là : limite, centralité, composition, ...
De l’autre côté des Pyrénées, Cerdà gagne le concours d’extension de Barcelone dont il multiplie la surface par neuf.
Son plan se situe aux antipodes de celui de Paris.
 Visionnaire de l’à-venir, Cerdà invente le terme d’« urbanisation » pour désigner un espace qui s’affranchit de la règle commune de la ville et que son plan, matrice de ce que sera l’avenir de l’urbain, met en œuvre.
En exergue de sa « Théorie générale de l’urbanisation », dont Antonio Lopez de Aberasturi nous a donné l’opportunité de découvrir en France, il écrira :
« Indépendance de l’individu au foyer,
indépendance du foyer dans la ville,
indépendance des mouvements dans la vie urbaine,
ruralisez la ville,
urbanisez les campagnes,
replete terram. »
Par ces lignes, Cerdà supprime la distinction entre ville et campagne et formule la fin du modèle séculaire d’un espace limité, clos, protégé et solidaire.
A la composition, il oppose le système extensible à l’infini, sans limites « camisole de force » comme il dit. A la centralité, il substitue le croisement des grandes voies de communication et, au sein même de l’espace urbain, il propose la séparation des rues et des bâtiments inaugurant ainsi la destruction de l’unité élémentaire du tissu, l’îlot, qu’il appelle « intervoies » pour juxtaposer des édifices indépendants.
Emprunt de l’aspiration scientifique de son temps, Cerdà consacre ainsi le divorce entre ville et urbanisation, entre espace chargé de significations et espace technique. Il instaure la ville en objet de rationalité faisant abstraction de toute dimension lui échappant.
Alors que Cerdà bouleverse l’histoire de la ville, d’autres recherches se poursuivent. Sans s’attacher à la seule chronologie, on peut suivre trois pistes :
- en Angleterre, E.Howard renouant avec la pensée antique et les utopistes, prône l’extension par des villes-satellites de taille limitée,
- en Espagne, A.Soria y Matta retient la ville linéaire adossée aux infrastructures de transport qui, désormais, territorialisent l’urbain,
- en Hollande H.T.Wijdeveld propose la réduction de la ville au statut de l’immeuble, et la dissociation des infrastructures et du sol.
Avec quelques décennies d’écart, Le Corbusier, réunissant ces recherches parallèles, proposera un corpus théorique unique à un moment où les problèmes de l’urbanisation et du logement sont devenus pressants et où les pouvoirs publics cherchent une doctrine pour y faire face. A l’examen, Le Corbusier n’est donc pas un précurseur ; il tombe au bon moment et au bon endroit. Bruno Taut dira de lui que : « son grand mérite est la mise en forme littéraire des principes modernes ».
 
Quelques rapprochements permettent de suivre la formation de ce corpus théorique.
— Le refus de la ville est commun à Cerdà et à Le Corbusier.
Cerdà écrit en 1867 : « Nos urbes ne répondent pas à nos souhaits et à nos objectifs. Elles s’opposent à notre activité et à notre manière de vivre. Rien dans l’urbe de nos ancêtres ne correspond plus aux besoins de notre vie sociale et urbaine... Hommes de l’époque de l’électricité et de la vapeur !... N’ayez pas peur de proclamer : nous sommes une nouvelle génération, nous disposons de nouveaux moyens infiniment plus puissants que ceux des générations précédentes, nous menons une vie nouvelle, les vieilles urbes ne sont que des obstacles. A bas, donc, ces urbes  ! »
Le Corbusier emboîte le pas en 1924 : « La ville est un outil de travail. Les villes ne remplissent plus normalement cette fonction. Elles sont inefficaces : elles usent le corps, elles contrecarrent l’esprit. Le désordre qui s’y multiplie est offensant, leur déchéance blesse notre amour-propre et froisse notre dignité. Elles ne sont pas dignes de l’époque : elles ne sont plus dignes de nous. »
— La destruction de l’îlot leur est également commune :
Les premières versions du plan de Barcelone, délimitent des « intervoies » sur lesquelles sont placés des immeubles qui ne les ferment pas. La suppression de la clôture de l’îlot, inverse la structure du modèle traditionnel.
Cette fragmentation, à laquelle s’opposent les pierres en attente d’un tissu solidaire, inaugure le nouveau statut de l’architectural : l’édifice n’ayant plus les rapports que lui imposent la parcelle, l’ordre continu et la composition, devient objet singulier et autonome. Si la dernière version du plan de Barcelone referme l’îlot, cela ne relève pas d’un choix théorique, mais de la pression foncière.
Pour Le Corbusier, le refus de la structure de l’îlot est une pierre angulaire de son dispositif. Le croquis et le commentaire publiés dans « Manière de penser l’urbanisme » en sont le clair témoignage.
— La réduction de la ville au statut de l’immeuble sera partagée avec H.T.Wijdeveld et donnera non seulement le Plan Voisin mais aussi les « mégastructures » qui suivront tant à Alger et en Amérique Latine ou, par d’autres, Buckmister Fuller, Kenzo Tange, Aymonino...
— La ville linéaire de Soria comme les satellites de Howard dessineront les « Trois établissements humains ».
— Quant à la ville ancienne, pour Cerdà il faut la détruire : « A bas, donc, ces urbes  ! » dit-il.
Le Corbusier tient le même propos :
« Le Plan Voisin dégage toute l’ancienne ville de Saint-Gervais à l’Etoile et lui restitue son calme. Les quartiers du Marais, des Archives, du Temple, etc, seraient détruits. Mais, les églises anciennes sont sauvegardées. Elles se présenteraient au milieu des verdures : rien de plus séduisant !
...On voit également sur le Plan Voisin se dresser sous les frondaisons des nouveaux parcs, telle pierre insigne, telle arcade, tel portique, soigneusement collationnés, parce qu’ils sont une page d’histoire ou une œuvre d’art. Et dans une pelouse se dresse un hôtel Renaissance coquet et avenant. C’est un hôtel du Marais qu’on a conservé ou qu’on a transporté ; c’est aujourd’hui une bibliothèque, une salle de lecture, de conférence etc... ».
 
Les rapprochements et les filiations peuvent être égrenés à souhait.
 
Ce processus qui transforme profondément la structure de l’urbain change le statut de l’architectural. Comme le souligne en divers textes Françoise Choay, l’édifice passe d’un système de relations contraignantes et nourricières à la fois, à un système d’objets fragmentés, disparates et solitaires, souvent conçus avec adresse et talent mais isolés.
 
L’affranchissement de l’édifice par rapport à son contexte favorise aussi la diffusion non plus de modèles et des styles qui s’adaptent aux lieux mais d’objets qui se reproduisent. Lorsque les formes renaissantes étaient diffusées, elles s’inscrivaient aussi dans les filiations locales pour qu’on puisse aujourd’hui distinguer une Renaissance florentine de celle vénitienne ou, plus loin, de celle, française. Aujourd’hui ce ne plus le modèle qui est diffusé mais l’objet qui est transplanté.
Anonyme, sans référence au lieu, l’acte architectural doit livrer une féroce bataille pour prendre sa place, pour exister en se distinguant. Faute de convention commune qu’on se plaît souvent à nommer « contrainte » et qui lui dicte les règles d’insertion dans un ensemble, l’édifice se voit condamné à une désespérante solitude, quelles que puissent être ses qualités d’élaboration. La conséquence est que faute de code commun permettant à l’architecture de s’affirmer en se confrontant, en se conformant ou en dérogeant, elle développe la différence formelle, jusqu’au formaliste. A.Loos dira en 1910 : « ...l’art de bâtir se dégrade, il est devenu un art graphique. ».
 
Par contrecoup, l’espace urbain indissolublement lié à l’architectural dont il tire son existence, se heurte à l’impossibilité de créer des lieux et des liens autres qu’utilitaires. A la ville par « addition », pour reprendre l’appellation donnée à l’extension ferrarraise de Biaggio Rossetti, se substitue l’urbain par dilution dont non seulement les périphéries mais aussi les « Villes nouvelles » témoignent.
Pour rendre acceptable cet état des lieux on va jusqu’à théoriser la destruction du lien relationnel de l’architecture avec son contexte. Par ses formulations, certes simplistes, mais clairement affirmées, Rem Koolhaas écrit : « I fuck context ». Et il a raison de dire cela. Car dans cette urbanisation qui représente l’écrasante majorité de l’espace urbain, à quel contexte se référer ?
Mais on a aussi le sentiment que la ville ancienne est aujourd’hui devenue un document subversif car elle constitue la seule référence critique face aux formes architecturales engendrées par l’urbanisation. Ainsi l’intervention en son sein, au lieu d’adopter les règles qui émanent du contexte, impose des formes qui lui sont étrangères.
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Sans penser à une quelconque « fin » de la ville, il importe de s’interroger sur l’actualité de cette « idée de ville » dont B.Huet croyait voir le délitement. Allant plus loin, A.Leroi-Gourhan soulève la question de savoir si l’urbain est encore un espace pertinent, lieu de la communauté et de l’intégration sociale.
« A partir du 18èmesiècle, l’intégration spatiale prend un caractère confus. L’humanisation de l’espace terrestre se produit à un rythme rapide sous l’effet de l’industrialisation... La cité devient « agglomération » de bâtiments utilitaires dans laquelle les artères sont tracées au gré des besoins. Ainsi se réalisent d’immenses espaces humanisés de manière inhumaine, dans lesquels les individus subissent le double effet de leur désintégration technique et spatiale...
Le bouleversement le plus important,... celui qui fait passer l’homme dans un cadre d’intégration spatiale individuellement planétaire, s’est déroulé en cinq ou six générations et dans un ordre tel que la majorité des individus n’est encore que superficiellement touchée. ... Il n’est pas interdit de penser que la liberté de l’individu ne représente qu’une étape et que la domestication du temps et de l’espace entraîne l’assujettissement parfait de toutes les particules de l’organisme supra-individuel. »