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MALRAUX au palais Royal.

Extraits de l’évocation de Max Querrien

Directeur de l’Architecture au ministère des Affaires culturelles de 1963 à 1968, j’ai découvert un Malraux inconnu, pratiqué un Malraux aux prises avec l’architecture, vécu avec un plaisir mitigé la vie du ministère sous Malraux.

1 — Ma découverte d’un Malraux inconnu

Non point le Malraux engagé, militant, combattant, risque-tout de la guerre d’Espagne et de la brigade Alsace-Lorraine, mais un Malraux...

Indifférent qui, de la meilleure grâce du monde, avait failli céder l’architecture à Sudreau dès 1960, quand celui-ci voulait me confier, dans son ministère, une direction générale de l’urbanisme et de l’architecture ; qui, lors de notre première rencontre, me disait « ce que vous voulez faire, c’est enfin une politique de l’architecture » et qui, ma lettre de démission sur son bureau, me dirait le moment venu : « vous ne pourrez toujours pas dire que je vous ai empêché de faire ce que vous vouliez » ;

Mondain, me demandant, avec une extrême courtoisie, de prodiguer mes conseils en matière d’architecture à des dames fort agréables et non moins titrées ;

Imprévisible, quand il mettait sur le compte de la franc-maçonnerie les lenteurs d’un service qu’ il m’approuvait de scinder ;

Nostalgique, quand il couvrait avec empressement la nomination d’un haut- fonctionnaire communiste, ou tonnait, à l’Assemblée, contre la propriété privée.

2 — Malraux aux prises avec l’architecture

S’il avait la conscience du volume creux dans les édifices gothiques, il me surprit un jour en voulant transporter un projet d’hôtel international sur un autre terrain pour en faire un ministère de l’Education nationale, comme on eût fait d’une sculpture pour animer le jardin des Tuileries. De Gaulle, qui pourtant l’admirait, prit quelque distance avec ses vues sur le quartier des Halles. En fait, Malraux se concentra sur des gestes « royaux » : fossés du Louvre, château de Vincennes, plafonds de théâtres...

Pour le reste, la politique générale de l’architecture — création architecturale, abords des monuments, enseignement de l’architecture, etc. — il me laissa une liberté absolue, y compris sur le terrain des orientations idéologiques.

3 — La vie du ministère sous Malraux

Ce fut, à partir de 1965, celle du ministère d’un ministre absent. Non point qu’il le fut physiquement, mais il ne quittait pas son bureau, où, « pour pouvoir travailler », son cabinet l’avait pratiquement consigné et rendu à son activité d’écrivain convalescent. D’où les Anti-mémoires, au prix de la perte de son infatigable courtoisie et de la montée progressive d’une crispation des rapports entre cabinet et directeurs d’un ministère sans ministre. Départ de Picon et de Biasini, crise dans les rapports avec Pisani à l’Equipement, démissions simultanées et pour les mêmes motifs de Moinot, Raison et Querrien en octobre 1968..

Entre temps Malraux, un instant réapparu, avait vécu mai 68 avec une certaine délectation, au moins intellectuelle, au point d’évoquer avec gourmandise ce qu’aurait pu être le mouvement de mai si, à la manière de Mao, il avait été mené par de Gaulle contre... Pompidou ! Malgré ces jeux de l’esprit, le ministère n’avait pas retrouvé la sérénité.

J’avais quand même savouré mes années de directeur de l’Architecture, en particulier quand, à des architectes militants venus me dire qu’il n’ y avait plus de place pour l’architecture, art bourgeois mort en mai 68, j’avais répondu que je lui voyais un avenir ! Quant à Malraux, s’il avait joué « l’antiministre », il n’en était pas moins, par son verbe de tribun et son prestige d’écrivain, le fondateur de l’appétit de culture qui a marqué et marque notre pays.

Max QUERRIEN