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Discours de Paul QUINTRAND

Discours d’installation de Paul QUINTRAND Jeudi 12 février 2004

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chers amis,

Merci cher Président,
Merci à tous les membres de l’Académie d’architecture qui ont souhaité me voir siéger sur les bancs de cette noble assemblée.
J’en suis d’autant plus touché que les choix que j’ai faits dans l’accomplissement de mes projets personnels m’ont parfois éloigné de ce milieu professionnel si bien représenté ici par des architectes de talent.
Je suis sensible à l’invitation qui m’est faite d’apporter ma contribution aux réflexions de l’Académie d’architecture dans les domaines qui me sont chers et qui ont motivé mes engagements d’enseignant et de chercheur dans le cadre déontologique du service public.

Je suis ravi enfin pour le rajeunissement que vous m’apportez.
J’avais cru comprendre dans une note de Jean Marie Valentin notre secrétaire général qui, dans un souci bien légitime de rajeunissement de l’Académie d’architecture, souhaitait que le choix de nouveaux membres se porte sur les tranches d’ages 45 50 ans, ce qui à été le cas par l’accueil à l’Académie de jeunes confrères talentueux et méritants dont nous pouvons nous féliciter de leur présence ici.
Me concernant, je crains qu’il y ait eu méprise
Car en y regardant de près je me rends compte que dans l’annuaire de l’Académie 2002 2003 ma date de naissance ne figure pas.
Je m’abstiendrais donc de présenter à l’Académie mon extrait de naissance de peur que tout à l’heure le président me refuse le ruban et la médaille.

Merci Jean Pierre EPRON pour tes propos trop élogieux à mon égard
Je m’en expliquerai tout à l’heure.
Je pourrais te renvoyer ces compliments car ils me rappellent ce même engagement que tu as choisi pour le renouveau de l’enseignement de l’architecture, pour l’émergence d’une connaissance qu’il fallait construire sur l’architecture, la profession d’architecte et le monde du bâtiment pour mieux comprendre leurs transformations et les rôles de chacun d’eux dans l’espace social, économique et dans leurs rapports avec l’institution.
Tous les travaux importants et de grande qualité que tu as menés au CEMPA à NANCY puis à l’IFA en témoignent.

Bénéficiant du nouveau statut de l’Académie qui voit augmenter le nombre de ces membres, je ne remplace pas un disparu.
Je suis donc dispensé de l’exercice de l’éloge. Exercice difficile mais nécessaire pour le devoir de mémoire que nous avons envers nos aînés.

J’ai donc le choix du propos que je suis invité à vous tenir.
Deux grandes expositions d’architecture sont présentées actuellement à PARIS, elles pourraient m’aider à construire avec opportunité une introduction voire même un développement sur des sujets qui ont motivé bon nombre de mes travaux.

L’exposition « architectures non standard »au centre Georges POMPIDOU vise à nous faire comprendre les « mutations » jugées fondamentales par les organisateurs, qui au-delà de l’utilisation généralisée de l’informatique dans les agences créaient une vraie révolution de tout le processus créatif du projet à la production industrielle.
Dans la galerie marchande transformée en" espace mathématique" sont présentés des objets témoins d’un constat des RECHERCHES les plus novatrices en architecture et en design et qui annoncent une mutation profonde qui redéfinira le métier d’architecte et, selon les organisateurs, redéfinira l’identité même de la discipline.

Voilà un sujet qui pourrait me séduire compte tenu de l’intérêt que j’ai porté à ces nouvelles technologies, comme vous le savez mais aussi au métier d’architecte et à la nature de la discipline architecturale etc.
Un sujet qui mérite débat et qui ne devrait pas laisser indifférents les membres de l’Académie d’architecture parce qu’il questionne le projet architectural dans toutes ses dimensions, du sensible à l’intelligible, ce qui en architecture est de l’ordre de la vision ou de la raison,
Je pense à ce vieux débat qui n’a cessé d’être réactualisé depuis l’invention de la perspective à la renaissance

Je vais vous décevoir, mais les « TROUVES » présentées dans cette exposition ahistoriques, decontextualisées, hors des réalités sociales n’ont pas inspiré mon propos.

Pour des raisons plus personnelles et sentimentales, vous allez comprendre pourquoi.
La présentation de l’œuvre d’Auguste PERRET à la cité de l’architecture et du patrimoine m’a invité de façon plus opportune à honorer aujourd’hui la mémoire de ceux qui m’ont révélé, enseigné, formé à ce passionnant champ de connaissances et d’actions qu’est l’architecture

Je dois à un hasard le choix du métier d’architecte.
Celui de la rencontre fortuite d’un grand bâtisseur qui m’était faite par la lecture d’une revue, que ma mère soucieuse de mon avenir, avait ramassée sur la banquette d’un train.
Cette revue oubliée par un architecte, je suppose, fut pour moi une découverte et une révélation.
Il s’agissait d’un numéro spécial de technique et architecture consacrée à Auguste PERRET ; Nous étions en 1948.

Je découvrais en effet l’homme, qu’aujourd’hui l’IFA nous fait redécouvrir dans une remarquable exposition et que je n’ai pas à présenter
Je découvrais aussi le métier :
le projet d’architecture qui consiste à construire des représentations de l’objet futur, mais aussi le chantier, réalisation matérielle de l’objet bâti dans ses dimensions techniques et humaines.
« dessin et maçonnerie » pour utiliser une formule d’Alberti
J’aimais le dessin pour imaginer des choses à faire,
J’avais la passion de construire.
Avec beaucoup d’enthousiasme j’entrai donc à l’école des beaux-arts ou dans l’atelier du quai Malaquais Henry EXPERT me fit découvrir l’architecture dans sa dimension sensible.
Puis plus tard Pierre Vivien stimula mes audaces d’étudiant alors que Pierre Dufau pendant huit ans m’apprenait le métier dans la réalité concrète de l’agence et du chantier ;

Je dois leur rendre hommage pour le bagage qu’ils m’ont fourni me permettant d’affronter ce métier difficile mais aussi me déterminer dans les voies qui marqueront ces années 60 et dans les questionnements sur l’enseignement et les conditions de production de l’architecture

La création de la 1ere école nationale d’architecture voulue par MALRAUX dans le nouveau campus de Marseille Luminy ouverte en octobre 67 créait une opportunité de changement qui n’échappait pas à un directeur de l’Architecture talentueux, audacieux, critique d’un décret qu’il qualifiait de « frigidaire »et dont ont doit encore saluer les mérites pour son engagement et attachement aux causes de l’architecture.

Je dois exprimer ma reconnaissance et faire l’éloge de ses actions à celui qui m’engagea dans les voies que j’ai suivies par la suite.
Vous avez reconnu par le portrait que j’en ai fait MAX QUERRIEN, membre aujourd’hui de l’Académie d’Architecture
Je n’oublie pas sa jeune complice de l’époque Florence CONTENAY qui depuis cette époque ne nous a jamais quittés

Tous deux m’on permis de réaliser un projet personnel dans le cadre institutionnel du service public à l’école d’architecture de Marseille luminy.

Cette brève évocation autobiographique, sous couvert de l’éloge aux anciens, vous l’avez compris, me permet d’embrayer sur cette période de crise et de vide théorique que nous laissait notamment l’enseignement de l’architecture moribond de l’école des beaux-arts et qui allait provoquer les réactions salutaires du monde étudiant et de quelques professionnels.
« Tout ce qui nous entourait parlait de mort de l’architecture »
je cite ici Antoine GRUMBACH
Tel un vieux combattant, ce retour me permet de rappeler et de saluer le travail des défricheurs qui dans un mouvement collectif allaient engager une réflexion sur l’architecture pour en faire un objet de connaissances conduisant à l’émergence de la recherche architecturale en France

Les années 60 furent marquées par un apport de nourritures intellectuelles nouvelles pour de jeunes architectes affamés ;
tout était bon à prendre et fut pris
Une fois l’indigestion passée, la prise de conscience collective pu se confirmer et se consolider dans les années 70 alors que l’enseignement de l’architecture se réorganisait et les premières structures de recherches se créaient.
Force est de constater que les apports nouveaux venaient principalement de milieux extérieurs à l’architecture et notamment des disciplines que l’on appelait connexes, auteurs des premiers regards critiques sur les conditions de production de l’espace urbain.
On pense aux travaux de l’école de sociologie française illustrés magistralement par le grand Henri Lefèvre dont la publication du « droit à la ville » avait eu un impact profond sur les esprits

Bernard HUET dira :
Lefèvre nous a donné la clé
Il permis aux architectes de franchir un pas vers une reconnaissance intellectuelle.

Fait nouveau des convivialités allaient se créer entre architectes sociologues géographes historiens mathématiciens qui devinrent et restent de vrais partenaires à la réflexion collective :
Henry Raymond, les Haumont, le chaleureux Roncayolo, Raymonde Moulin, Françoise Choay et bien d’autres.

Comme souvenir plus personnel je me dois d’évoquer ces étés 65 66 67 oû à Aix en Provence et saint Maximin se réunissaient dans ce que nous appelions l’atelier d’été, mais qui n’avait rien d’un atelier car il n’y avait pas de planche à dessin, des étudiants venus pour la plupart du groupe C à Paris.

J’avais pu organiser ces rencontres à leurs demandes et grâce à l’engagement efficace d’un Pierre CLEMENT celui du CERA de l’IFA et puis de l’IPRAUSS à Paris belleville.

Là nous recevions les bonnes paroles de Georges GRANAI directeur du laboratoire de sociologie urbaine d’Aix en Provence, de Georges Duby, Lassus, Marietan, Henri Guerrand et bien d’autres de toutes disciplines pour parler de l’espace, d’histoire, de production, de technique.
Les participants n’oublient pas la mémorable rencontre de LERICOLAIS d’HEMMERICH et de Stéphane DUCHATEAU et les péripéties de la construction d’une coupole géodésique ;

D’autres apports extérieurs d’un autre registre nous arrivaient d’Angleterre et des Etats Unis.
Les textes étaient traduits, polycopiés et diffusés.
La thèse de CHRISTOPHER ALEXANDER « Synthesis of form » puis le livre écrit avec Alexandre shermayef « commmunity and privacy » traduit bien tardivement en France alors qu’Alexander remettait en cause lui-même ces premières propositions,

Les travaux anglais sur les DESIGN METHODS longuement discutés lors des conférences de LONDRES et de PORTSMOUTH (1967), colloque historique sur les méthodes de conception ou un état de l’art était fait de différentes approches visant à construire des modèles de description du processus de conception

Dans un schéma John Christopher Jones représente la « glass box design », la boite noire, comme un computer humain mais sans démonstration convaincante ;
Le projet de Christopher ALEXANDER de computériser la conception était d’une grande potentialité et n’a pas était sans effets sur nos réflexions ultérieures et sur bons nombres d’expériences développées dans les années 69, 70, 71
Le colloque de janvier 1971 organisait à l’IRIA et les notes méthodologiques publiées par l’institut de l’environnement à cette époque en sont des illustrations.

Les renoncements par la suite, de l’auteur de Synthesis of form, à toute computerisation rationnelle de la conception avaient néanmoins ouvert un vaste chantier mobilisant le travail collectif d’architectes d’informaticiens et de sémiologues.

On doit à Philippe BOUDON La publication dans AMC 1967 « La ville n’est pas un arbre » ( référence au modèle de représentation de relations) mais un semi-treillis, pour exprimer la complexité de la structure urbaine. Cet article fut un déclencheur de réflexions pour ceux qui s’intéressaient (comme moi) aux modèles mathématiques permettant de représenter des faits urbains

Philippe BOUDON apportera plus tard un éclairage dans la boite noire, ses travaux auront une place majeure dans la définition de l’objet de recherche qu’est la conception architecturale. Je ne le trahirai pas en disant qu’iI a contribue à créer les conditions d’une enséignabilité de l’architecture.
« L’architecturologie pionnière des nouvelles sciences du génie »
Je cite ici Jean louis LEMOIGNE traducteur et fervent diffuseur des travaux de Herbert Simmon sur les sciences de la conception et la modélisation des systèmes complexes.

Bernard Huet sera le porteur du message italien et requestionnera le projet d’architecture
« Le problème du processus d’élaboration d’objets architecturaux devrait d’abord se poser en terme scientifique, il fallait trouver ou appliquer les méthodes qui lui convenaient, c’est à dire définir scientifiquement l’objet étudie et ensuite les systèmes les méthodes les moyens de cette production » 1971.
Analyser, comprendre décrire la ville devenait une nécessité. Les travaux de Muratori, Rossi, Aymonino contribuaient à la renaissance d’un savoir sur la ville.
Castex, Panerai et Depaule seront porteurs de méthodes d’analyse de la morphologie urbaine.

Autour des questions de conception assistée par ordinateur CAO. Plus intéressés par le C que par le O nous cherchions à faire émerger des méthodes permettant une production de l’architecture communicable explicable, cumulable pouvant être critiquée et remise en cause.
L’éclipse des méthodologies que décrivait Jean Pierre PENEAU dans les années qui suivirent ne furent pas la marque d’un déclin, d’un effet de mode mais la maturité qui se confirma par les organisations spontanées des chercheurs hybrides pour certains en équipes préfigurations des laboratoires que nous connaissons aujourd’hui dans un panorama diversifié des champs transversaux de recherche qu’il fallait couvrir.

Entre 1969 et 1973 on vit se créer

Le GAMSAU groupe d’étude pour l’application des méthodes scientifiques à l’architecture et l’urbanisme ( Mario BORILLO et Paul QUINTRAND) MARSEILLE
Le CERMA centre de recherche méthodologique en architecture (Jean Pierre PENEAU) NANTES
Le CEMPA ( Jean pierre EPRON) NANCY
L’ADRHAUSS ( Jean CASTEX et Philippe PANERAI )VERSAILLE
L’AREA (Philippe BOUDON) PARIS
Le laboratoire d’Alain REGNIER PARIS
L’IERAU (Bernard HUET) PARIS

Dans ce même temps se regroupaient à l’institut de l’environnement des chercheurs. On gardera la mémoire de Bernard HAMBURGER, ceux ci allaient se regrouper plus tard au CERA
De jeunes architectes qui marqueront de renouveau de la production architecturale française, à la recherche de prises de positions théoriques préalables à toutes actions allaient chercher des nourritures intellectuelles dans les séminaires prestigieux de Henry LEFEVRE, ALTUSSER, LACAN, Roland BARTHES.

Il s’agissait bien de donner aux architectes le statut d’intellectuels ou de scientifiques

Il a fallu 15 ans :
Le temps d’apprendre la recherche,
Ce que voulait dire : Objet, problème, hypothèses, vérification, expérimentation. Erreurs reformulation ;
Le temps de parcourir un aller retour dans l’histoire,
Le temps pour l’observation d’une activité humaine,
Le temps nécessaire à la construction collective d’une pensée d’une culture d’un produit soumis à l’épreuve de la critique et de l’usage.

15 ans pour que cette recherche dans la précarité des moyens et l’insécurité institutionnelle fasse preuve de sa maturité et de sa légitimité dans la rigidité d’un appareil organisé autour d’une classification des sciences qui affichait « complet » (formulation de Jean Louis LEMOIGNE lors du bilan international de la recherche architecture en 1984)

Cette crise d’identité qui n’est pas propre à l’architecture allait trouver une réponse par la création au CNRS de la commission transversale AUS Architecture urbanistique société qui allait permettre à certaines équipes d’entrer dans la communauté scientifique du CNRS en1986
Dans le même temps la direction de l’architecture amorçait le projet d’institutionnalisation de la recherche architecturale liée à l’enseignement.
On doit reconnaissance à Jean Pierre DUPORT qui en a été l’artisan.

15 ans encore pour parcourir ce long chemin nécessaire qui donnera à la recherche architecturale sa reconnaissance institutionnelle,
Mais la reforme de l’enseignement de l’architecture engagée en 1997 et remise en cause aujourd’hui n’apportait pas de réponses aux questions de la recherche. Notamment la clarification des diplômes et du temps des études permettant l’accès aux formations doctorales harmonisé au plan européen.
Aujourd’hui la question est d’actualité ;

Je n’ai ni le temps ni l’intention ce soir de prolonger ces rappels d’une période marquante pour le renouveau de l’enseignement de l’architecture.
L’Académie d’architecture proposera dans les semaines avenir un débat sur ce sujet où des apports plus substantiels sur les contenus et l’état de la recherche architecturale pourront être évalués ;
Le raccourci que j’en ai donné est forcement incomplet et partial et mériterait comme dans un film, un générique de fin signalant les nombreuses contributions de ceux qui étaient présents dans les temps que j’ai évoqués.

Mon propos n’avait qu’un but :

Celui de la mémoire et pour répondre à Jean Pierre EPRON lui dire :
Je n’ai fait que m’inscrire dans un élan collectif et porté par les autres.
C’est cette synergie du chercheur collectif à l’encontre peut être du travail d’auteur si cher aux architectes que peut naître le renouvellement permanent de la pensée et de l’action dont la société contemporaine à besoin.

Nous faisons ce que d’autres ont commencé avant nous et nous commençons ce que d’autres finirons .
Viollet le duc

Merci pour votre attention.

Paul QUINTRAND