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Un architecte dans son siècle ou la continuité d’une pensée.

Henri Labrouste (1801-1875)

1- Présentation

L’oeuvre construite de Labrouste, la Bibliothèque Sainte-Geneviève et la Bibliothèque Nationale en particulier, est amplifiée par son rôle de penseur, de réformateur et ses 25 années d’enseignement.

Remerciements aux Institutions et aux personnes qui participent à la préparation des évènements Labrouste, et dont l’aboutissement sera dans quelques années une exposition au Musée d’Orsay.

2- Origines et formation

Sa famille, originaire de Bordeaux, est venue à Paris durant la période révolutionnaire et le père d’Henri a exercé des fonctions dans le cadre des Cinq-Cents et du Tribunat après la Terreur. Les valeurs de sincérité, de justice et de dévouement au bien public sont inculquées aux enfants dans une ambiance d’union et d’affection. Henri Labrouste quitte le collège Sainte-Barbe où ont été remarqués sa puissance de réflexion et ses dons pour les mathématiques et le dessin. Il entre alors dans l’atelier d’Antoine Vaudoyer, à l’école des Beaux Arts, où son frère Théodore étudie déjà. Ses études sont brillantes et il les achève à 23 ans après avoir remporté le premier grand prix de Rome.

3- Villa Médicis

Son séjour de cinq années à Rome est exceptionnellement studieux. Il apporte à l’étude des monuments antiques une vision et une réflexion nouvelle en refusant une lecture limitée à l’apparence et à son pittoresque. Il veut découvrir la raison technique des formes, et celle de leur adaptation à une société.

Ses travaux surprennent et choquent parfois. Un conflit éclate et Horace Vernet, directeur de la Villa Médicis, prendra sa défense.

À Rome, un groupe de jeunes Grands Prix d’architecture s’est soudé autour de Labrouste dont les idées ont eu aussi du succès à l’école des Beaux Arts. Dès son retour à Paris, on lui demande de fonder un atelier.

4- Retour à Paris et enseignement

Les débuts professionnels sont difficiles. Labrouste essuie refus sur refus à ses demandes. Seul, l’enseignement lui est offert : « Il a fallu se contenter d’un modeste loyer rue des Beaux Arts, écrit-il à son frère Théodore. Je dois tout organiser... Que te dirai-je de l’école ? Des réformes s’imposent... »

Henri Labrouste montre à ses élèves ses études d’Italie. Il enseigne le dessin, la composition, l’art de bâtir et l’histoire de l’architecture. Il est presque quotidiennement à l’atelier et attire sans cesse l’attention de ses élèves sur la construction. Le décor doit être issue de la logique de la mise en oeuvre des matériaux. Il ne doit pas être élément plaqué et simple fantaisie.

Dans son combat contre l’emploi de formes toutes faites héritées de l’Antiquité, il dira : « l’architecture ne peut rester captive dans une forme déterminée, c’est son esprit qu’il faut retenir... L’art doit être actuel... »

En 1856, lors d’un banquet réunissant ses élèves, Henri Labrouste annonce son abandon de l’enseignement. La fatigue, le lancement du chantier de la Bibliothèque Impériale, la déception de voir, par hostilité à son enseignement, les jurys écarter ses élèves des principales récompenses, l’ont amenées à faire ce choix.

Il refuse d’avoir un successeur et ses élèves seront confiés à trois maîtres indépendants : André, Viollet-le-Duc et Questel. Il aura formé plus de 400 architectes. Son objectif était double : réformer une architecture soumise au plagiat et former des architectes aptes à créer une architecture de leur temps.

5- Concours et projets divers

Quelques années avant et après 1840, il participe à plusieurs concours, notamment l’Hospice d’aliénés de Lausanne et la prison d’Alexandrie, au Piémont. Les deux projets, non réalisés par Labrouste, avaient présenté des solutions nouvelles qui le firent connaître. En 1840, il participe au concours pour le Tombeau de l’Empereur, mais son projet, un vaste bouclier de bronze recouvrant la dalle funéraire, ne fut pas retenu. Il présenta également une étude pour la construction de l’Église Saint-Aubin à Toulouse, mais sans succès malgré les grandes qualités de sa proposition.

Il réalisa au cours des années différents projets, entre autres le collège Sainte-Barbe, le Grand Séminaire de Rennes, une ferme éducative dans l’Oise et plusieurs hôtels particuliers.

6- Bibliothèque Sainte-Geneviève

C’est la première occasion de construire un édifice important. Les travaux furent commencés en 1843 et le bâtiment terminé en 1850. Dans une lettre à César Daly, Labrouste décrit sommairement son ouvrage : « vous savez d’ailleurs que je n’aime pas à écrire... ». Ce projet, d’une grande clarté, fut établi après avoir rencontré de nombreuses difficultés. Son architecture s’est volontairement effacée face à celle du Panthéon, et on y voit le souci d’intégrer visuellement les deux bâtiments.

La grande novation est l’usage de nouveaux matériaux, le fer et la fonte, accusé dans leur caractère propre, et trouvant leur langage décoratif. Cette réalisation fut un grand succès et pesa dans le choix de l’architecte de la future bibliothèque impériale.

7- Bibliothèque Nationale

En 1854, Henri Labrouste succède à Visconti sur un projet plus ambitieux que le projet initial, et s’exprimant en deux phases : restructuration des bâtiments de l’Hôtel Mazarin, et construction d’une nouvelle bibliothèque. Le projet fut approuvé en 1859 et la grande salle terminée en 1868. La grande salle de lecture est couverte de neuf coupoles en faïence émaillée à double courbure et de neuf millimètres d’épaisseur. L’ossature est également en fer et portée par des colonnes de fonte de 10 mètres de haut.

Le jeu des courbes de ces voûtes est d’une qualité rare et rehaussée par des éléments décoratifs colorés. Labrouste assura le dessin du projet jusque dans ses détails, éléments décoratifs, éclairage, et jusqu’aux poêles à air chaud. L’accueil du bâtiment par le public fut enthousiaste et est illustré par de nombreux témoignages. L’illustration : ... Pas de souvenirs, pas d’imitation, c’est une création ». De Rapine, architecte en chef des MH : « Henri Labrouste emploie le fer non comme une ossature à cacher sous des formes anciennes, mais comme un nouveau moyen, franchement accusé par les formes nouvelles ».

La grande salle de lecture est indiquée par Auguste Perret à Jeanneret, comme une des oeuvres du XIXe siècle, annonciatrice d’une nouvelle architecture.

8- Plénitude d’une vie et avenir d’une pensée

Il fallut huit années après son retour de Rome pour que Labrouste se voie confier une mission notable. Il consacre presque exclusivement ce temps à l’enseignement et à des études. Plus tard, apprécié pour sa compétence et sa rigueur, des tâches de plus en plus nombreuses lui sont imposées : participation à des commissions, rédaction de rapports par dizaines, participation à des jurys en France et à l’étranger, ces travaux impliquant souvent des voyages lointains. Il participe pleinement à son époque, est en rapport avec de nombreux créateurs : Delacroix, Ingres, Mérimée, Hugo, Cherubini, Berlioz, le baron Taylor ... Il vit aussi les drames de son temps, la révolution de 1848 : « ... Paris est en état de siège... Il y a d’immenses malheurs... Il y a toujours des combats dans les faubourgs... ». Et dans une autre lettre il écrit : « Quelle terrible chose qu’une guerre civile ».

Comment a-t-il pu mener tout cela de front, en conservant toujours la force de sa vision de l’architecture et la force de la transmettre ?

Il n’y eu hélas pas de transmission écrite, à l’exception de ses lettres et de quelques articles. Son enseignement fut exclusivement oral et graphique. Plus tard, Guadet, Viollet-le-Duc, de Baudot... poursuivront sa tâche par leurs écrits.

On doit évoquer deux de ses enfants, Léon, qui fut également architecte et termina la Bibliothèque Impériale, et Laure, forte personnalité passionnée par l’architecture et qui écrivit souvent sous le nom de Léon Dassy.

À la fin de sa vie, Labrouste est reconnu et les honneurs lui sont conférés. Il est élu à l’académie des Beaux Arts en 1867. Il sera frappé par la mort en 1875, à son bureau de la petite maison de Fontainebleau, en rédigeant un programme de concours d’architecture.

Henri Labrouste nous laisse un exemple de force mentale, intellectuelle et morale, de courage, d’opiniâtreté et d’audace.

Gérard Uniack

de l’Académie d’Architecture