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Discours de Bertrand Lemoine

Monsieur le Président,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, chers amis,

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Je suis particulièrement heureux d’être admis en votre compagnie, et j’en remercie tous les membres de l’Académie d’Architecture, et particulièrement Pierre-André Dufetel d’avoir présenté mon parcours. La qualité de cette assemblée et la relative solennité de cet instant me contraignent à vous parler d’après mes notes, ce que je n’ai pas tout à fait coutume de faire.

J’en suis donc heureux pas seulement pour l’honneur qui m’est fait de côtoyer de plus près des architectes si distingués, mais aussi parce que vous avez choisi d’élire un nouveau membre qui n’a, tout comme mon camarade François Chaslin, qu’une pratique assez réduite du métier d’architecte et de la pratique du projet au sens architectural du terme. J’ai bien eu pourtant à me frotter à la pratique, lorsque encore étudiant, j’ai fait un bref passage chez Claude Parent, que je salue au passage, et par le travail sur un certain nombre de projets, de concours, seul ou avec divers confrères. Je vois volontiers dans votre choix un symptôme de la reconnaissance par votre Académie, sans doute pas nouvelle, de la dimension multiple de l’architecture, et qui n’est pas le moindre charme de cette discipline. Je me souviens d’ailleurs que c’est en partie cela qui m’a déterminé à épouser ce vaste domaine : l’objet bâti, sa conception, sa construction, les manières de le regarder et d’en faire usage, tous ces aspects d’une même chose sont pour moi comme les facettes d’une même pierre précieuse qu’on ne se lasse pas de faire miroiter, comme disait mon grand-père, miroitier de son état, mon père étant entrepreneur, comme vous le savez déjà.

On peut donc être membre de l’Académie sans pour autant concevoir l’architecture, mais tout simplement parce que l’on contribue à la construire comme discipline, comme objet de connaissance et comme pratique. La légitimité professionnelle revêt donc aujourd’hui de multiples formes, et ceci témoigne que les architectes ont investi de nouveaux champs d’action. Ils affirment ainsi leur manière particulière de comprendre et de construire le monde, qui fait de l’idée de projet la matrice de leur efficacité opératoire.

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Mon parcours m’a donc amené à considérer l’architecture sous bien des aspects.

Mais tout d’abord, le fait d’avoir suivi une double formation d’ingénieur avant d’être architecte m’a naturellement amené à m’interroger sur les perceptions radicalement différentes de la même réalité qu’induisent ces deux métiers, ces deux cultures pourrait-on même dire. J’aimerais développer ici quelques réflexions sur ce sujet, en faisant un petit détour par l’histoire et les ingénieurs, avant de revenir à l’architecture.

Il est clair que la question du rapport architecte/ingénieur est au cœur du débat contemporain sur la transformation de l’espace physique. Pas seulement parce que ces deux professions s’occupent différemment du même objet, et par l’existence attestée dans l’histoire récente d’un rapport fait de rivalité, de concurrence, mais aussi d’intérêt réciproque et de collaboration étroite. Cette dualité touche aussi à la façon dont est considéré l’acte de bâtir : à la fois art, et même art majeur dans la tradition classique, et en même temps technique, impliquée dans un processus économique lourd et une demande sociale forte. D’autres polarités très diverses se greffent aussi sur ce rapport : sentiment/raison, dessin/calcul, profession libérale/salariat, projet/réalisation etc.

En quoi les professions d’architecte et d’ingénieur sont-elles différentes et depuis quand ? L’ingénieur est issu de "l’engin", qui renvoie lui-même à l’ingéniosité (du latin ingenium), c’est à dire à la capacité d’inventer et de mettre en œuvre des stratégies nouvelles dans des situations imprévues, à en gérer l’économie, et ceci grâce à ses connaissances mathématiques. Le terme d’engin appartient à la fois à l’univers militaire au sens de machine de guerre et à celui de la mécanique. Mais jusqu’à la fin du XVIIe siècle, l’ingénieur est avant tout un technicien de la guerre, un constructeur de fortifications ou d’engins de siège. La vocation des ingénieurs est donc initialement militaire, mais dès la fin du XVIIe siècle son champ de compétences est perçu comme plus large. Ainsi le Dictionnaire de Thomas Corneille rappelle-t-il en 1694 que le mot engin "vient encore d’ingenium, parce qu’il faut avoir de l’esprit pour inventer les machines qui augmentent les forces mouvantes".

La figure de l’architecte s’impose quant à elle plus vite et plus tôt, dès la Renaissance, en se différenciant du maçon. Mais ce n’est que progressivement que l’architecte se spécialise dans la conception et le dessin des bâtiments. Alors que sous la Renaissance il peut encore prétendre simultanément maîtriser la peinture, la sculpture, voire la fortification et la mécanique, à l’image d’un Léonard de Vinci, il abandonne peu à peu son encyclopédisme au profit exclusif de l’architecture, bien qu’il garde encore longtemps la maîtrise de l’art pontife. Architectes et ingénieurs ont aussi en commun de troubler l’ordre socio-économique des métiers. Tous deux sont en effet des lettrés forts de leur savoir théorique face aux corporations œuvrant sur le tas et aux officiers de terrain. Tous deux partagent la maîtrise de la géométrie, en tant qu’art des proportions chez les architectes, et art de la mesure chez les ingénieurs.

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La création en France en 1679 par Colbert d’un service chargé des ponts et des routes, puis d’un Corps des Ponts et Chaussées en 1713, marque un tournant dans l’exercice de la profession d’ingénieur comme profession séparée. Face à l’Académie qui contrôle le métier et le savoir des architectes, le corps peut affirmer une autonomie d’action et de doctrine. Au milieu du XVIIIe siècle, le terme d’ingénieur se détache donc progressivement de son contexte militaire, alors que se constitue un savoir technique spécifique et que la tradition architecturale est remise en cause par les acquis de la science et les nouvelles découvertes archéologiques.

Les bouleversements institutionnels induits par la Révolution de 1789 et le Ier Empire n’épargnent pas le monde du bâtiment. Le mode de formation des architectes n’est cependant pas remis en cause après 1789. La notion d’apprentissage reste centrale dans la mise en place de l’École des Beaux-Arts en 1806, et le rôle de l’ancienne Académie comme instance de contrôle de l’enseignement et de la légitimité professionnelle n’est pas fondamentalement contestée à travers les vicissitudes qu’elle traverse dans les années révolutionnaires. La formation des ingénieurs connaît par contre des transformations profondes, qui accompagnent la montée en puissance de la profession. La création de l’École Centrale des travaux Publics en 1794, qui devient l’École Polytechnique dès 1795, répond au besoin de former des ingénieurs civils et militaires, en réunissant les trois corps des Ponts et Chaussées, du Génie et des Bâtiments civils.

Le rapide développement industriel de l’Europe à partir des années 1830 met aussi les ingénieurs au premier plan, en favorisant à la fois une extension de leur nombre et un accroissement de leur rôle économique et social. La création de l’École Centrale en 1828 marque la place nouvelle prise en France par les ingénieurs, notamment à travers la réalisation des milliers d’ouvrages d’art exigés par le développement des chemins de fer.

A travers cette révolution lente se définit ce qui caractérise encore l’ingénieur aujourd’hui : la maîtrise des outils et du formalisme mathématique, en tous cas dans leurs applications au dimensionnement des formes. A la différence des modes de composition architecturaux qui utilisent des images de référence et les manipulent suivant des codes précis, l’art de l’ingénieur procède donc d’une démarche empirique, déductive et analytique. Au lieu d’un jeu sur les formes, avec toutes les variations et les subtilités possibles, il s’agit de trouver une "solution" à un "problème posé", mais sans qu’il n’y ait de solution a priori. Connaître et donc prévoir le comportement de la matière, évaluer, compter, optimiser les quantités, les moyens et donc les coûts, telle est la mission de l’ingénieur.

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La démarche de l’architecte s’articule quant à elle sur le réel de façon complètement différente. La production du projet ne part pas de données physiques ou sociales qu’il s’agirait d’agencer mais d’un discours produit à partir d’un langage formel qui a sa propre autonomie et dont la forme visible est l’expression première. Ainsi à la doctrine classique correspond une justification "constructive" fondée sur la statique simple du poteau, de la poutre et de l’arc en plein cintre et une justification "sociale" privilégiant la pérennité des institutions et l’idéalisation de la cohérence du corps social. De même l’éclectisme est-il une manière d’intégrer les matériaux nouveaux tel que le fer et l’industrialisation des procédés de construction, ainsi qu’une réponse à la multiplication de la demande sociale en matière d’architecture, tout en conservant à l’architecte une position privilégiée dans le contrôle technique du processus de projet.

Insuffisamment armés sur le plan scientifique pour prétendre lutter sur le terrain du calcul, trop enclins à se démarquer des corporations traditionnelles du bâtiment, les architectes se sont précocement organisés en profession libérale, en privilégiant le dessin comme moyen d’expression, de communication et de légitimation culturelle et professionnelle. Au contact direct des commanditaires, dont ils sont devenus le représentant auprès des autres intervenants, les architectes se doivent d’être capables de définir le plus exactement possible mais aussi de la façon la plus "lisible" le bâtiment avant sa construction. Ainsi, à la maîtrise du calcul des ingénieurs correspondra la maîtrise du dessin affichée par l’architecte. Le dessin permet aussi une libre interprétation du programme, en proposant une image qui d’emblée synthétise l’ensemble des données dans une organisation soumise au bon vouloir de l’architecte. Cette démarche n’est pas moins efficace que celle de l’ingénieur, car elle offre un support concret à une prise de décision. Mais alors que l’ingénieur propose une solution ou un ensemble de solutions sur lesquels il n’a pas d’états d’âme, l’architecte, qui tire sa raison d’être de sa capacité créative à formaliser l’objet à construire, doit se battre pour imposer l’arbitraire de sa démarche. Les armes dont il dispose n’ont peut-être pas la puissance de celles de l’ingénieur, qui peut tranquillement s’adosser à la science et à l’économie, même s’il doit démontrer et calculer ses propositions. Elles n’en sont pas moins redoutables. Il s’agit de convaincre de l’appropriation de la forme à la demande sociale, et les ressources du langage architectural sont là pour déployer une rhétorique subtile qui fait ressortir son adaptation aux exigences de l’époque. L’architecte doit convaincre de la pertinence de ses choix et de son inspiration, séduire en utilisant les artifices du dessin, du "rendu", de l’ineffable. « Les architectes que je connais, remarquait justement le célèbre ingénieur Ove Arup, communiquent par le dessin, les ingénieurs que je connais par les mots, et cela prend du temps pour surmonter cette différence d’outils de dialogue ».

Aussi à travers l’affirmation de l’autonomie des ingénieurs se dessine une bipolarisation professionnelle à laquelle répond une bipolarisation intellectuelle et culturelle, perceptible d’ailleurs avant même les premières années d’étude. L’opposition architecte/ingénieur masque cependant le fait qu’il existe aussi des conflits marqués à l’intérieur de ces deux métiers. Les débats à l’intérieur de la profession d’architecte sont particulièrement patents, où les différences idéologiques se doublent de rivalités professionnelles, notamment pour le contrôle de l’enseignement et de l’accès à la commande. Classiques contre gothiques, puis éclectiques contre rationalistes, Beaux-Arts contre modernes, etc. sont des thèmes connus.

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Le rôle pivot de l’ingénieur dans la société industrielle et la multiplication de ses figures va aussi paradoxalement de pair avec une image sociale floue et un anonymat relatif. L’ingénieur est naïf, désintéressé, mais à la différence du savant pour qui le désintéressement est un facteur de promotion sociale par la valeur collective et publique de la découverte scientifique, l’ingénieur, trop directement intégré dans le monde de la production, ne peut se targuer de travailler pour la gloire et la science, appartenant même aux couches les plus favorisées du travail salarié. Cette situation explique aussi l’importance de la formation dans le métier d’ingénieur, à la fois pour son contenu et son apprentissage des mathématiques, mais aussi et surtout par la fonction de reconnaissance sociale qui est attachée au diplôme.

L’architecte, au contraire, même crédité d’un diplôme n’est jugé que sur pièces, sur ses dessins, ses constructions et ses productions, et reste dans un système de compétition permanente où il doit sans cesses faire ses preuves. En ce sens il est plus exposé que l’ingénieur, puisqu’il doit se former et entretenir une clientèle dont il doit satisfaire les besoins et les désirs. L’architecte doit donc impérativement se forger une image, à travers ses projets mais aussi à travers sa personnalité même. Son aura sert à la fois à valoriser sa production aux yeux du client et à le mettre en position de force dans la maitrise du projet et du chantier à laquelle il aspire.

Bien qu’elles soient largement indépendantes, les deux professions visent chacune à embrasser le champ de la construction, mais sans pouvoir prétendre en contrôler l’ensemble des composantes. Elles procèdent à l’exclusion de l’autre, à la limitation du territoire adverse, et en dernier ressort à l’appropriation du rival. Elles se définissent donc aussi par ce qui justement leur échappe et qu’elles cherchent à des degrés divers à s’approprier : aux ingénieurs, l’esthétique, mais aussi le pouvoir ; aux architectes, la technique, mais aussi la socialisation de leur art. La manière dont s’opère cette confrontation et le regard que porte chaque profession sur l’autre sont révélateurs des différences irréductibles entre les deux.

Alors qu’au XIXe siècle les architectes cherchent à circonscrire étroitement le champ d’action des ingénieurs en limitant leur légitimité à produire des œuvres esthétiquement signifiantes, y compris dans leur propre domaine d’activité, l’attitude change avec le XXe siècle et se fait plus subtile. Si l’ingénieur se trouve désormais crédité de la capacité à produire des œuvres esthétiquement signifiantes, c’est malgré lui, de façon totalement inconsciente. Ce renversement d’argumentation permet ainsi de réintroduire les productions techniques dans le champ de l’architecture mais non leurs auteurs, puisqu’ils sont censés œuvrer dans le champ du visible sans même sans s’en rendre compte. Dans cette perspective, les ingénieurs deviennent une race aboutie mais sous-humaine de rationalistes, ainsi que l’exprime lyriquement Le Corbusier en 1931 : "Les œuvres industrieuses de l’époque qui nous commotionnent si fortement aujourd’hui sont faites par des gens placides, modestes, aux pensées limitées, positives, des ingénieurs qui font des additions sur du papier réglé, qui représentent les puissances de la nature par des alpha et des epsilon, les tortillant en équations, qui tirent placidement le curseur de leur règle à calcul et y lisent les chiffres banals de la plus fatale détermination, qui vont, eux, nous porter, nous qui avons un poète en nous, aux confins de l’enthousiasme, et nous émotionner".

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C’est typiquement le profil rousseauiste du "bon sauvage" qui se dessine ici. Les ingénieurs sont censés incarner ici un état de grâce et d’innocence inaccessible, comme en témoigne cette autre phrase célèbre et caricaturale de Le Corbusier : "Nos ingénieurs sont sains et virils, actifs et utiles, moraux et joyeux. Nos architectes sont désenchantés et inoccupés, hâbleurs ou moroses". Cette véritable apologie des ingénieurs se poursuit ainsi : "Les architectes d’aujourd’hui ne réalisent plus les formes simples. Opérant par le calcul, les ingénieurs usent des formes géométriques satisfaisant nos yeux par la géométrie et notre esprit par les mathématiques ; leurs œuvres sont sur le chemin du grand art (...) L’esthétique de l’ingénieur et l’architecture - deux choses qui vont ensemble et découlent l’une de l’autre - l’une à son sommet, l’autre dans un stade malheureux de régression".

Cette frontière entre les professions est-elle définitive ou les deux professions sont-elles appelées à se rapprocher, voir à fusionner comme le conjecturait Bélidor en 1729 : "Il viendra un temps où le Géomètre, le Physicien, l’Ingénieur et l’Architecte penseront à peu près de même". Sans être aussi nettement marquée d’un pays à l’autre, la séparation entre les deux professions est maintenant profondément inscrite dans les mentalités et dans les habitudes. L’intégration reste une vue de l’esprit, et la fusion ne s’opère réellement que chez ceux qui ont une double formation, voire qui ne sont ni l’un ni l’autre. Ainsi le grand constructeur Jean Prouvé aspirait-il à une fusion entre les genres : "Architecte ? Ingénieur ? Pourquoi se poser la question, en débattre ? Il s’agit de bâtir ". Or si la question se pose avec insistance depuis un siècle et demi, c’est bien qu’il y a une différence irréductible entre architectes et ingénieurs qui renvoie à une distinction entre art et technique. L’ingénieur a une connivence avec le monde des choses, de l’économie et du calcul, l’architecte avec celui des formes, de l’inspiration et du dessin. L’ingénieur intègre l’exigence d’un dimensionnement optimal, d’une maîtrise de la dépense, d’un contrôle intellectuel sur le projet. Les architectes ont moins à réfréner leur imagination. Ils peuvent puiser dans le monde infini des formes la source de leur inspiration, car leur liberté n’est pas bornée par le savoir mais par le désir.

Sans doute l’architecture n’est-elle pas seulement affaire de dessin : c’est avant tout un projet qui s’énonce. Dans cette culture du projet, les architectes doivent en effet s’engager, et avec détermination. Et c’est bien cet engagement que j’ai choisi de suivre. Sans être schizophrène, j’ai pris le parti de prendre dans les ressources que m’a offert ma formation d’ingénieur quelques repères pour baliser mon parcours dans le vaste monde de l’architecture. Bien que je ne déteste pas le dessin, mes projets ont été des livres, des expositions, des revues, des conférences ou des cours sur l’architecture et sans doute les ai-je produits différemment que si je n’avais été qu’architecte. Pour avoir publié une trentaine de livres et quelques centaines d’articles j’ai donc beaucoup joué avec les mots et les images. J’ai parcouru le large spectre de l’écriture architecturale : journalisme, histoire, essai critique, et sur différents supports. Je ne prétends pas avoir fait œuvre de théoricien mais plutôt d’historien et de critique. Il n’y a d’ailleurs à mon sens de théorie qu’historique, au sens où toute théorie se positionne comme développement à partir d’un acquis partagé, d’une évaluation commune et reproductible des phénomènes. Elle suppose à la fois une humilité, souvent éblouissante d’ailleurs chez les grands esprits scientifiques, face à l’étendue de ce que nos prédécesseurs ou nos contemporains ont exploré et face à la complexité du réel, et une conviction que son intelligibilité et sa transformation sont une œuvre collective.

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L’histoire entretient avec l’architecture une connivence particulière : elle se situe dans le même temps long, celui de la ville comme celui du bâti, et se nourrit aussi de la sédimentation des références. Comme art de la durée, l’architecture ne peut se penser que dans sa dimension historique, pas seulement comme patrimoine bien sûr, mais aussi comme création sans cesse renouvelée. L’approche historique de l’architecture exige la prise en compte de l’histoire des formes, mais convoque aussi celle de la construction, des métiers, de l’économie, de la société qui produit cette architecture. Tout comme l’historiographie contemporaine n’est plus celle des batailles et des régimes politiques, l’histoire architecturale ne peut aujourd’hui se réduire à celle des grands « monuments » et de leurs auteurs : la dimension vernaculaire, les matériaux et les techniques, les débats d’idées, les programmes, l’expression de la demande sociale sont autant de dimensions à prendre en compte.

Je me risquerai ainsi volontiers à une nouvelle définition de l’architecture : « L’architecture, c’est ce qui reste quand on a fini de construire ».

Cette définition contient pour moi l’idée d’acte créateur, de construction et de durée, voir de permanence. Cet étirement dans la durée de l’architecture, qui dépasse presque toujours la durée de vie humaine, et où les modes sont trop lentes pour se plier au rythme des saisons, est précisément ce qui la distingue des autres productions artistiques ou techniques. Car cette durée est partagée, appropriée, vécue, inséparable de l’usage et donc du lien social qui se tisse autour de l’objet construit. Ce partage se fait bien évidemment autour de la présence de l’objet, là où le projet se concrétise. Contrairement ce qu’affirmait Siegfried Giedion, la construction n’est pas l’inconscient de l’architecture : elle en est la raison d’être. Aussi la construction comme histoire, à la fois inscrite dans l’accomplissement du projet et extérieure à lui, rejoint-elle cette ambivalence de l’architecture comme éternité et comme perpétuelle réinvention.

Si l’architecture se découvre avant tout par le regard que l’on porte sur elle et par l’usage que l’on en fait, elle se théorise et se médiatise principalement à travers le livre et la revue. On peut d’ailleurs regretter sa cruelle absence des médias audiovisuels, malgré les efforts extrêmement louables de certaines personnes ici présentes. Mais ce que propose la chose imprimée n’est évidemment qu’un discours « sur » l’architecture par le texte, à la fois description, tentative d’intelligibilité du projet, prise de position et mise en perspective, et une représentation de l’architecture par l’image en deux dimensions. L’architecture se nourrit ainsi de paroles, d’échanges, de lectures, d’images. Les discours sur l’architecture, comme description, paraphrase, doctrine ou même commentaire, mais aussi analyse, histoire, critique comparative, théorie contribuent à la construire comme discipline intellectuelle et artistique socialisée. Comme le remarquait d’ailleurs Michel Foucault : « Les discours ne sont pas simplement une sorte de pellicule transparente à travers laquelle et grâce à laquelle on voit les choses, ne sont pas simplement le miroir de ce qui est et de ce qu’on pense. Le discours a sa consistance propre, son épaisseur, sa densité, son fonctionnement. Un discours, ça existe comme un monument, ça existe comme une technique, ça existe comme un système de rapports sociaux etc. ».

L’image et la représentation de l’architecture sont aussi au cœur de sa construction comme discipline. Bien entendu le dessin comme outil de conceptualisation, de définition et de partage du projet, mais aussi la photo comme transposition de l’aura du projet. Toujours contingente, comme le rappelait Roland Barthes, la photo se borne à projeter sur une surface plane l’image du sujet. Mais derrière l’objectif, il y a choix, cadrage, instant saisi par l’œil du photographe qui fait bien entendu de la photographie un art à part entière. Dans le cas d’un bâtiment ou d’un paysage, la difficulté réside dans le fait d’en saisir l’esprit. La photographie d’architecture a pour cette raison ses propres règles, et les incursions, parfois réussies il est vrai, des photographes de mode ou d’art dans ce domaine montrent bien que la photo d’architecture a autant à voir avec l’architecture qu’avec la photographie et qu’elle demande donc un double regard. De fait la photo d’architecture tend à vouloir ressembler au dessin. On n’y aime pas les verticales obliques, les cadrages imprécis, les lumières neutres. En ce sens la prise de vue s’apparente à une prise de position et de possession du bâtiment, qui peut d’ailleurs lui insuffler une existence différente, à plat certes, qui peut valoriser ou au contraire trahir le bâtiment réel. On dit souvent que les belles photos flattent un bâtiment. Elles donnent plutôt envie de le découvrir dans sa réalité toujours plus riche, même si deux ou trois images suffisent souvent à former un jugement, fût-il hâtif, voire erroné. Ainsi publie-t-on dans les livres, comme dans les revues, des images d’architecture, et non l’architecture elle-même, ne l’oublions pas. La difficulté principale est bien celle de faire des choix, en conscience de la réduction qu’opère l’image, mais aussi avec la recherche de l’appropriation de l’image au partage, vulgairement appelée médiatisation.

Partager ses connaissances et ses découvertes est aussi l’apanage de l’enseignement : donner envie de connaître, apprendre à voir l’architecture, comme l’énonçait Bruno Zevi il y a déjà bien longtemps, transmettre une détermination. Tout ceci pose la difficile question du choix entre l’apprentissage par l’exemple ou l’exercice et l’enseignement par la transmission d’un savoir structuré. Après avoir d’ailleurs moi-même goûté aux formations presque radicalement opposées d’architecte et d’ingénieur, je constate que les architectes ont ceci en propre d’avoir une culture de projet, fondée sur une attitude où la maîtrise des références, la capacité à se déterminer et à prendre parti et la volonté de défendre ses choix sont les qualités déterminantes.

Je voudrais pour terminer évoquer une activité qui a toujours eu dans ma vie une grande importance : j’ai parlé de la flânerie architecturale, qui renvoie à cette culture du regard où l’œil embrasse précisément le bâtiment comme entité et donc comme projet. L’architecture a cet avantage de pouvoir se découvrir en tout pays et en tout lieu. Gardons-nous cependant de confondre la promenade avec la flânerie. L’une est hygiénique, oisive, délassement, l’autre est découverte du monde, exploration, travail du regard, de l’intelligence et de la mémoire. Comme le notait justement Balzac, « Flâner est une science, c’est la gastronomie de l’œil. Se promener, c’est végéter, flâner, c’est vivre ». L’architecture, les villes, et en particulier Paris, sur les traces de Walter Benjamin et tant d’autres, tel Michel Vernes, m’ont beaucoup donné.

J’arrête ici ces réflexions, qui je n’en doute pas, trouveront à se poursuivre en votre compagnie, dans ce lieu ouvert de débat et d’échange qui s’est fixé pour objectif de contribuer à faire progresser l’architecture et ceux qui la pratiquent, en veillant au respect de l’éthique que nous partageons.

Merci infiniment de votre attention.

Bertrand Lemoine